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Le Blog pour Tous d'un franc-maçon. "La loi morale au fond de notre coeur et la voute étoilée au dessus de notre tête". Emmanuel Kant Retrouvez les blogs maçonniques sur : http://www.blog-maconnique.com/

09 May

1981 : un ministère exceptionnel pour un ministre singulier.

Publié par sous la Voûte étoilée  - Catégories :  #Politiques et Institutions publiques

Andre-Henry-4.jpg

 

 

 

 

 

 

 

André HENRY fut un ministre, LE ministre du "Temps Libre, de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs" du premier gouvernement de Pierre MAUROY, de 1981 à 1983.

Il fut précédemment le Secrétaire Général de la Fédération de l'Education Nationale (FEN), puissante fédération syndicale qui avait atteint sous son autorité les 550.000 adhérents !

Au delà du Secrétaire Général, du Ministre, du haut-fonctionnaire qu'il devint ensuite, il est d'abord un homme libre, intègre, respectueux de ses obligations et de ses engagements, et particulièrement fidèle dans ses amitiés.

Je relaie cet article car il rappelle certains aspects inconnus de son action (le Chèque-vacances) et de ses rapports avec François MITTERRAND.

Je le relaie enfin parce que je souhaite lui rendre l'hommage du militant au militant.

 

Le rose à l'âme d'André Henry

Le Monde.fr  -  09.05.11

Dans une petite rue de Créteil que la Marne se plaisait naguère à inonder en ses jours de malice, André Henry habite le même pavillon depuis 1969. Même devenu ministre, il n'envisagea jamais de déménager. Comme s'il avait le pressentiment qu'il ne serait qu'un passager de la politique, faute sans doute de suffisamment de narcissisme et d'une couenne assez dure. Qui se souvient d'André Henry et de son éphémère ministère du temps libre ? Ils furent pourtant le symbole de l'utopie de 1981, quand les socialistes prétendaient "changer la vie".

L'hôte, 76 ans indiscernables, invite courtoisement à entrer dans le salon. Sur la table basse traîne La Fabrique des exclus, de Jean Maisondieu (Bayard, 2010), comme le manifeste que, trente ans après, les idées comme l'adresse n'ont pas varié, quand tant d'autres "camarades" ont changé de lectures et de standing immobilier. Dans le prolongement se trouve la petite salle à manger où François Mitterrand venait régulièrement dîner, "avant".

Le candidat socialiste ne dédaignait pas les invitations du secrétaire général de la puissante Fédération de l'éducation nationale (FEN). Il arrivait très en retard, comme à son habitude, mais faisait oublier cette contrariété initiale par sa conversation et ce regard de séducteur qu'il posait sur tous les convives, et particulièrement sur les femmes. "Elles me disaient qu'elles se sentaient transpercées." L'ancien avocat et l'ancien instituteur devisaient d'égal à égal. C'était "avant", donc, le 10 mai. "Après, il y eut un mur."

André Henry vécut la victoire de la gauche comme "un immense espoir après une longue attente". Quelques jours plus tard, il est invité à 22 heures rue de Bièvre, est introduit dans la chambre du nouveau président, qui travaille allongé sur son lit, en robe de chambre. Il se voit proposer une innovation, une incongruité à vrai dire : le ministère du temps libre. "Il s'agissait de rester dans la continuité symbolique de 1936, des congés payés et de l'oeuvre de Léo Lagrange." La retraite à 60 ans, la cinquième semaine de vacances et les 35 heures étaient au programme du candidat. Il y avait un sens à meubler ce temps libéré.

André Henry accepte et se retrouve installé à la va-vite dans un étage du service de santé du ministère de la marine, encombré de 80 combinés : le lieu était auparavant l'ancien QG téléphonique du candidat Valéry Giscard d'Estaing. Avec une dizaine de membres de son cabinet, le nouveau venu va tenter de donner de la consistance à son ministère. Il lance notamment en mars 1982 les chèques-vacances, qui concernent aujourd'hui 5,4 millions de Français oublieux de celui qui les a lancés.

Un ministère du temps libre : l'idée est belle mais anachronique. Elle est fille des "trente glorieuses" et de Mai 68. "Le projet n'a pas survécu à la crise économique, à la montée du chômage et à deux dévaluations successives." La "crête des 2 millions de chômeurs", selon la formule du premier ministre Pierre Mauroy, est allégrement dépassée. Lors des visites officielles dans les régions, le ministre parle vie associative, loisirs, s'entend rétorquer licenciements et perte de pouvoir d'achat. L'ancien responsable syndical repart chaque fois vers Paris avec sa provision de doléances, en rend compte à sa correspondante à l'Elysée, une jeune énarque, Ségolène Royal.

Evoquer le temps libre, organiser des "assises du temps de vivre", trouver des alternatives à la sacro-sainte télé, même prôner avec justesse l'étalement des vacances devient une provocation dans une société sans travail. Son ministère et sa personne sont la cible de la presse et des caricaturistes. "Ministère des zombies", "de la fainéantise", "de l'inutilité" : les moqueries pleuvent. Une chanson parodique est même enregistrée - "Je dois avoir le vinyle quelque part."

L'enthousiasme du 10 mai s'est vite étiolé : quatre mois après, des élections législatives partielles signent la fin de l'état de grâce pour les socialistes. La solidarité gouvernementale n'y résiste pas. L'impétrant se heurte à la goguenardise, voire à l'opposition, de certains ministres régaliens. "Politiquement, je n'ai pas su vendre mon affaire. J'aurais dû être plus pugnace." L'homme découvre la règle du jeu. "Les syndicalistes cultivent le compagnonnage. J'ai découvert qu'en politique, c'est chacun pour soi. On ne se regroupe que pour atteindre un objectif."

 

"C'ÉTAIT UN HOMME ÉTRANGE"

Les 35 heures sont abandonnées, vidant un peu plus son ministère de sa raison d'être. "La réalité a pris le pas sur le rêve, et le ministère du temps libre n'y a pas résisté." En avril 1983, André Henry apprend par la radio la fin de l'aventure. "J'ai vraiment flotté. Je suis resté dix jours à la maison sans rien faire. C'est là que j'ai pris goût aux mots croisés." Pierre Mauroy l'aidera à se relancer. Il occupera plusieurs fonctions dans la haute administration, avant de prendre sa retraite et de s'occuper d'une association de handicapés dont il est président d'honneur.

François Mitterrand n'appellera jamais. Les deux hommes ne se croiseront qu'une seule fois, le temps d'un bref salut. Dans le salon ne figure aucune photo de l'ancien invité. "Il n'a jamais été mon idole. C'était un homme étrange, qui avait une redoutable confiance en lui. Un homme simple et talentueux, en même temps qu'une bête politique extraordinaire." André Henry cite Edgar Faure : "Ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent."

S'il est resté au PS, l'ancien ministre a suivi de plus loin la suite des années Mitterrand, ses hauts, ses bas. Il dit "Mitran", prononciation souvent prêtée aux détracteurs de l'homme politique. Sans doute l'effet de son accent vosgien. Un lundi de 1993, il a reçu une carte de Pierre Bérégovoy, postée juste avant sa mort. Le ton ne lui laisse aucun doute sur la réalité du suicide. "J'y ai lu les mots d'un homme en plein désastre mental." Son ami n'était pas plus armé que lui contre la cruauté.

Début mai, André Henry a réuni dans une brasserie les sept membres de son cabinet encore vivants. Ils ont parlé du temps qui passe. "Je reste un ministre exceptionnel. Je n'ai pas eu de prédécesseur ni de successeur."

Benoît Hopquin

Article paru dans l'édition du 10.05.11

© Le Monde.fr

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