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Le Blog pour Tous d'un franc-maçon. "La loi morale au fond de notre coeur et la voute étoilée au dessus de notre tête". Emmanuel Kant Retrouvez les blogs maçonniques sur : http://www.blog-maconnique.com/

09 Nov

Laïcité : Réflexion sur l'Athéisme

Publié par sous la Voûte étoilée  - Catégories :  #Laïcité - Religions

 

La laïcité a-t-elle tué l’athéisme ?

 

Mailloux_Louise.jpg

 

par  Louise Mailloux, professeure de philosophie, cofondatrice du Cciel (Collectif citoyen pour l'égalité et la Laïcité au Québec)

 

Source : http://sisyphe.org/spip.php?article3693

 

Le siècle des Lumières fut sans contredit l’âge d’or de la critique antireligieuse et il nous a aussi donné un bien curieux mélange. Alors qu’une gauche matérialiste et radicalement athée, avec d’Holbach, a précipité la mort de Dieu et prédit la disparition des religions, une droite, anticléricale certes, mais déiste avec en tête Locke et Voltaire nous a donné la laïcité, la condamnation de l’athéisme et le respect des religions.

 

De cette laïcité issue des Lumières, nous en avons retenu l’idée de tolérance, oubliant qu’à l’origine, celle-ci ne tolérait que les religions. Pour John Locke, théoricien de la tolérance, les athées n’étaient pas des gens dignes et fiables avec lesquels on pouvait bâtir une société. Cet argument sera repris à nouveau par Voltaire qui jugeait qu’une société d’athées est impossible puisqu’il n’y aurait plus aucun frein moral à transgresser les lois humaines.

En proposant la séparation de l’Église et de l’État, les philosophes déistes ont combattu le cléricalisme et pris la place des curés pour bannir l’athéisme, ne protégeant alors que la liberté religieuse. Mais aujourd’hui, dira-t-on, l’État laïque garantit la liberté de conscience assurant le respect et l’égalité des croyants comme des athées.

 

Et cette égalité politique des croyances religieuses et de l’athéisme a des répercussions insoupçonnées sur le plan épistémologique. Parce que mettre sur le même plan la religion et l’athéisme, c’est mettre à égalité la foi et la raison, mettre à égalité la superstition et la science.

 

L’embêtant, c’est qu’un tel relativisme présente l’athéisme comme une croyance parmi d’autres et met dans la même assiette le créationnisme et le darwinisme. Autant dire alors que la science ne vaut pas mieux que la religion. D’Holbach pourtant affirmait que l’athéisme n’est justement pas une attitude religieuse mais bien une attitude scientifique vis-à-vis l’univers.

 

En présentant l’athéisme comme un choix possible parmi d’autres, la laïcité l’a dissocié de la science et occulté cette distinction fondamentale entre le vrai et le faux, minant ainsi la supériorité de la science sur la religion et faisant perdre à l’athéisme son assise et sa force subversive si nécessaire à la critique des religions.

 

Ce relativisme rendra aussi plus difficile la critique des religions qui s’efface derrière le respect de celles-ci, craignant d’être accusé d’un manque de respect envers les croyants, de porter atteinte à leur liberté de conscience ou pire encore de blasphémer.

 

Ce respect excessif dont jouissent les religions auquel Richard Dawkins fait allusion prend sa source chez les penseurs déistes des Lumières. On le retrouve même dans le rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements (au Québec) où il est dit que quiconque affirme que les religions sont dépassées porte atteinte à la liberté de conscience.

 

Outre la laïcité, un autre événement majeur est survenu à l’époque des Lumières, qui a affaibli l’athéisme, et c’est celui du criticisme kantien. Dans son texte Le conflit des facultés (1798), Kant va rompre avec des siècles de philosophie thomiste dans laquelle la science était fondamentalement liée à la religion et la philosophie à la théologie. Kant va en quelque sorte laïciser la raison en la séparant de la foi, expliquant que raison et foi sont deux magistères radicalement différents qu’il faut éviter de confondre. Ainsi la science et la philosophie peuvent dorénavant affirmer leur autonomie par rapport à la théologie.

 

Le hic, c’est qu’en affranchissant la raison, Kant en a fixé les bornes et limité les prétentions. Désormais, la science ne peut plus rien dire à propos de Dieu simplement parce que cela ne relève pas de son champ de compétences. Les athées se retrouvent donc ici dans l’incapacité théorique d’affirmer rationnellement que Dieu n’existe pas. Le chrétien Kant, en plus d’avoir mis l’idée de Dieu à l’abri des critiques de la science, a du même coup forcé les athées à se replier dans une position rationnelle plus faible qui est celle de l’agnosticisme et réduit leur athéisme à n’être plus qu’une posture affective et irrationnelle en face de l’existence.

 

Mais que peut la raison sans la foi ? Saint Paul ne disait-il pas dans sa deuxième épître aux Corinthiens : « Pour l’homme qui n’est pas empli de l’Esprit, les choses du monde spirituel sont absurdes et ne peuvent être comprises. » N’est-ce pas de cela dont les deux derniers Papes ont essayé de nous convaincre ? Que la raison sans la foi s’égare et se dessèche ? Dans son encyclique Fides et ratio (1998), Jean-Paul II a reconnu la nécessité de la raison, mais en insistant sur l’importance de s’ouvrir à nouveau à la foi puisqu’ultimement toute vérité vient de Dieu. Qu’il faut donc rétablir le dialogue puisque, selon lui, il n’y a pas d’incompatibilité entre la foi et la raison. Et n’était-ce pas aussi cela qui était au cœur du discours de Ratisbonne de Benoît XVI, en 2006, lorsqu’il disait que le criticisme kantien a éloigné la raison de la foi en lui donnant un caractère purement instrumental, rendant ainsi la raison inapte à répondre aux questions existentielles que l’homme se pose ? Bref que les sciences ont besoin des lumières de la théologie et qu’il faut donc réconcilier ce que Kant avait séparé.

 

Bien concrètement, cela signifie financer largement partout à travers le monde des intellectuels de haut calibre, des scientifiques réputés dont l’astrophysicien Hubert Reeves, dans le but de réfléchir aux implications métaphysiques des découvertes scientifiques afin de réconcilier les sciences avec la religion. Ces intellectuels, fort du respect dont ils jouissent, en profitent pour diffuser une vision spiritualiste des sciences, tout comme l’Université interdisciplinaire de Paris (UIP) dont une des sources importantes de financement est la fondation américaine John Templeton, bien connue pour subventionner et récompenser d’un Nobel et demi, ceux qui sont gentils avec les religions.

 

Est-il besoin de rappeler que Charles Taylor, philosophe catholique, fut récipiendaire de ce prestigieux prix l’année même qu’il présida la fameuse Commission qui a recommandé sans surprise pour le Québec une laïcité ouverte aux religions ?

 

Le début de ce siècle connaît un regain de ferveur religieuse sans précédent et il ne faudrait surtout pas sous-estimer les moyens financiers, les organisations et les réseaux éducatifs et communicationnels dont disposent les croyants, les sites Web attrayants qui pullulent sur la toile, leur capacité d’offrir une vie sociale et communautaire aux plus démunis, celle de mobiliser et d’encadrer les jeunes, d’investir l’école laïque pour promouvoir le créationnisme, de recruter des gens de tous les milieux, de s’engager en politique et d’infiltrer les partis pour faire avancer leur agenda politico-religieux.

 

L’offensive se fait principalement sur deux fronts ; d’une part, celui du politique avec cette trompeuse laïcité « ouverte » qui essaie de délaïciser l’espace public, de remettre en question le statut des femmes, de contester les droits des homosexuels, et d’autre part, celui des idées avec cette volonté de revenir à un monde pré-kantien, où la foi viendrait compléter ce qui échappe apparemment à la raison.

 

Dieu ne mourra pas, et il devient urgent d’en prendre toute la mesure, urgent que les athées fassent bien davantage que « de ne pas croire ». L’athéisme n’est pas une foi et nous devons retrouver notre assurance, notre intelligence, notre mordant et nous manifester politiquement et intellectuellement. Nous devons quitter la réserve dans laquelle la posture laïque nous a cantonné-es pour redevenir à nouveau pertinent-es. Ainsi, la laïcité, les droits des femmes et les sciences, qui sont de fabuleux acquis de la modernité, n’en seront que mieux protégés.

 

Le site de CCIEL

 

Mis en ligne sur Sisyphe, le 8 novembre 2010

 

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Armanjac 13/12/2010 14:39


Merci de votre réponse constructive à mon commentaire!
Effectivement je ne suis nullement sous le poids de l'obligation d'obéir et de "croire", je pensais l'avoir signifié en utilisant le conditionnel, ainsi que signalé la formule, (ou définition,
comme l'on voudra) de Pascal, concernant le terme "foi", confondu souvent avec croyance. Cette expression singulière me plait assez car mettant en jeu la volonté libre de l'individu, élan risqué
(courage) incluant une incertitude relative, risquant le choix du pressentiment qui peut être considéré comme connaissance intuitive, dépassant la logique habituellement considérée comme
raisonnable, rationnelle, donc "au-delà", perspective d'un dépassement de soi-même. Ainsi que dans la marche, aller de l'avant nécessiterait peut-être bien ce "déséquilibre" en quelque sorte ou du
moins considéré comme tel, d'où la crainte de l'individu à franchir ce pas, frontière en fait. L'adepte au dogme se rassure en s'aliénant, alors que la "foi" en tant qu'exercice bien compris libère
l'être qui peut prendre son envol hors de la cage qu'il s'est forgé (secte). "Heureux" et libre vont de pair il me semble, et la notion de transcendance si elle ajoute une dimension à la
connaissance humaine, ne prive en rien de cet état de sérénité l'individu qui choisit d'ignorer les perspectives d'une telle hypothèse forcément risquée sur le plan des preuves considérées comme
tangibles. Refuser la réalité peu évidente des phénomènes mystiques qui y sont inclus regarde chacun et chacun est à même de vivre son aventure personnelle suivant ses propres critères. Néanmoins
je pense que le partage par le dialogue sincère et tolérant, ouvre des perspectives profitables à l'intelligence et à la quiétude de ceux qui veulent bien se risquer à ce travail singulier avec
enthousiasme et compréhention. "Bonheur, je te reconnu au bruit que tu fis en partant" (Radiguet)...On ne peut plus irrationnel, et pourtant combien vrai, avec tant de façons d'être "heureux"... ou
ne plus l'être.


Armanjac 05/12/2010 12:52


"Se poser la question" n'est-il pas le premier pas vers "se remettre en question"? Le problème posé n'est-il pas l'état d'incertitude qui en découle et la déstabilisation qu'il engendre? Celà
m'apparait sain, pouvant conduire à la modération, voire l'humilité peut-être? Comprendre ce que l'on ne comprend pas encore n'est-il pas nécessaire? N'est-ce pas ici un des chemins salutaires
possibles vers la paix entre les hommes...Et la devise sacrée des vrais "Bâtisseurs"? Moi je tends à croire celà, ai-je tort nécessairement? Si je me veux "Adepte", que ce ne soit que de formules
bienveillantes qui m'éclairent et me nourrissent! Parmis bien d'autres, en voici une qui me pose question, et pourtant quelque part en résoud bien l'énigme sous-jacente: "La Foi est le courage de
l'esprit qui s'élance au-delà de ce qu'il a pressenti". (B.Pascal)
Evidemment, on peut toujours ergoter indéfiniment...Certains n'en font-ils pas le métier?


sous la Voûte étoilée 11/12/2010 01:36



Il s'agissait là de signifier que peu importait que l'auteure soit ou non Franc-Maçonne... Effectivement, mon intérêt n'était pas localisé dans son éventuelle appartenance, mais bien dans son
texte lui-même...


Maintenant, vous avez raison sur la nécessité de pratiquer le doute. C'est ce que peu "d'adepte" peuvent se permettre, tant ils sont sous le poids de l'obligation d'obéir et de "croire". J'espère
que ce n'est pas à cet état que vous faites allusion lorsque vous vous qualifiez d'adepte...


Quant à la "Foi", je vous livre ce questionnement : pourquoi devrait-on avoir nécessairement recours à la "transcendance" pour vivre heureux ?



Armanjac 01/12/2010 18:42


Là est bien le problème: Se poser la question...


sous la Voûte étoilée 01/12/2010 20:03



Dites nous pourquoi ?



Rachel 28/11/2010 20:18


Cette femme est-elle franc-maçonne puisque ses idées et ses paroles concordes très bien avec ceux de la franc-maçonnerie?


sous la Voûte étoilée 28/11/2010 23:40



Je ne le sais pas et il n'est pas en mon pouvoir de répondre à ce genre de question. Néanmoins, qu'est-ce que cela change au contenu de cet article ? Evidemment rien.


Je l'ai publiée sans même me poser la question.



Courouve 10/11/2010 11:41


La position philosophique athée (il n'existe rien dans l'Univers qui ressemble de près ou de loin à ce que les croyants appellent "dieu") souffre effectivement d'un déficit d'expression.


sous la Voûte étoilée 14/11/2010 00:23



Est-il indispensable de se référer à une 'transcendance" pour être heureux ? Peut-être pas.


Par contre, la spiritualité n'est pas l'apanage des "croyants". Un athée, comme tout être humain, peut mettre les ressources de son esprit au service de la réflexion humaniste, de l'avenir de
l'Homme, des rélations interindividuelles et de l'étendue insondable de la Raison. 


Existe-t-il pour autant une spiritualité laïque ? Le débat est ouvert...



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